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Et si, pendant 96 minutes, nous arrêtions de demander aux personnes grosses de changer leur corps pour commencer à interroger la société qui les entoure ?

C’est en quelque sorte la proposition de Your Fat Friend, le documentaire réalisé par Jeanie Finlay consacré à l’autrice et militante américaine Aubrey Gordon. Tourné pendant six années, le film suit son parcours depuis ses premiers textes publiés anonymement sur Internet jusqu’à son statut d’autrice à succès et de podcasteuse suivie par un large public.

Mais Your Fat Friend n’est pas simplement le portrait d’une militante. C’est un documentaire sur la grossophobie, la famille, les régimes, notre perception des corps et cette difficulté persistante à imaginer qu’une personne grosse puisse vouloir autre chose que maigrir.

Qui est Aubrey Gordon, alias « Your Fat Friend » ?

Avant d’être connue publiquement, Aubrey Gordon écrivait sous le pseudonyme Your Fat Friend, littéralement « votre ami·e gros·se ».

Son anonymat lui permet alors de raconter quelque chose que les personnes grosses connaissent malheureusement bien : les sièges trop petits, les regards, les remarques supposément bienveillantes, les conseils alimentaires jamais demandés ou encore les préjugés qui associent automatiquement grosseur, alimentation, santé et volonté.

Au fil des années, ses textes rencontrent un public considérable.

Aubrey Gordon finit par révéler son identité et devient autrice. Elle publie notamment What We Don’t Talk About When We Talk About Fat, puis You Just Need to Lose Weight: And 19 Other Myths About Fat People. Elle devient également l’une des voix du podcast Maintenance Phase, consacré notamment à la culture des régimes, aux tendances liées au bien-être et aux idées reçues concernant le poids.

Jeanie Finlay a commencé à la filmer avant cette reconnaissance publique. C’est précisément ce qui rend Your Fat Friend intéressant : nous assistons progressivement à cette transformation, de l’autrice anonyme à la militante exposée publiquement.

Six années pour raconter bien plus qu’un parcours militant.

Jeanie Finlay ne réalise pas ici un documentaire militant classique construit autour d’une succession de statistiques et d’experts.

Sa caméra reste très proche d’Aubrey.

On découvre son travail, ses réflexions, ses succès, mais également les conséquences beaucoup moins réjouissantes de sa visibilité. Son engagement lui vaut notamment du harcèlement en ligne, du doxing et des menaces.

Et puis il y a sa famille.

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants du documentaire.

Car expliquer la grossophobie à des inconnus est une chose. Essayer de faire comprendre à ses propres parents que certaines attitudes considérées pendant des années comme protectrices ou bienveillantes ont pu être douloureuses en est une autre.

Le film s’intéresse ainsi aux relations entre Aubrey et ses parents, mais surtout à quelque chose de beaucoup plus universel : peut-on réellement déconstruire des décennies de croyances autour du poids ?

Un documentaire sur la grossophobie… mais aussi sur nos propres contradictions.

Your Fat Friend parle évidemment des personnes grosses. Pourtant, limiter le documentaire à ce sujet serait passer à côté d’une grande partie de son propos.

Car le film interroge aussi notre obsession collective pour le poids.

Pourquoi considérons-nous encore spontanément la perte de poids comme une réussite ?

Pourquoi le corps d’une personne grosse semble-t-il appartenir au débat public ?

Pourquoi tant de personnes se permettent-elles de commenter son assiette, son activité physique ou sa santé ?

Et surtout : pourquoi avons-nous autant de difficulté à dissocier la valeur d’une personne de son apparence ?

Le documentaire ne demande pas au spectateur d’admirer Aubrey Gordon ou d’être d’accord avec chacune de ses analyses. Il l’oblige plutôt à écouter une expérience rarement racontée depuis le point de vue de celle qui la vit.

C’est une différence fondamentale.

Un film qui a rencontré son public

Depuis son parcours en festivals, Your Fat Friend a reçu un accueil particulièrement positif. Le documentaire a notamment remporté un prix du public au Sheffield DocFest ainsi qu’au St. Louis International Film Festival. La presse britannique lui a également accordé une large couverture.

The Observer a notamment salué la compassion et l’empathie avec lesquelles Jeanie Finlay aborde son sujet, tandis que le film a reçu quatre étoiles dans plusieurs publications britanniques.

Ce succès n’est finalement pas très surprenant.

Jeanie Finlay filme Aubrey Gordon comme une personne avant de la filmer comme une militante. Il y a de l’humour, des moments inconfortables, de la tendresse et des désaccords.

Bref, il y a de la vie.

Où regarder Your Fat Friend en France ?

Bonne nouvelle : Your Fat Friend est accessible en ligne en vidéo à la demande via Vimeo, une possibilité indiquée directement par le site officiel du documentaire.

Au moment où j’écris cet article, la location est proposée autour de 11,50 €. Le film dispose de sous-titres français proposés en version bêta : ils sont donc disponibles, mais sont indiqués comme non vérifiés par l’équipe du documentaire.

Voir Your Fat Friend

Attention toutefois : cette location est destinée à un usage privé à domicile. Pour organiser une projection dans une association, une école, un événement ou un autre cadre collectif, des droits de projection spécifiques sont proposés par l’équipe du film.

Pourquoi Your Fat Friend mérite d’être vu ?

On parle beaucoup de body positive, d’acceptation de soi et d’inclusivité. Mais ces expressions deviennent rapidement confortables lorsqu’elles restent cantonnées aux réseaux sociaux.

Your Fat Friend va chercher quelque chose de plus profond.

Le documentaire nous demande ce qu’il se passe lorsque la personne grosse ne cherche plus à rassurer les autres en promettant de maigrir. Lorsqu’elle demande simplement des vêtements à sa taille, des sièges adaptés, des soins sans jugement et le droit d’exister sans avoir à transformer son corps en projet permanent.

Et c’est peut-être là que réside toute la force du film.

Il ne parle pas uniquement de la manière dont les personnes grosses apprennent à regarder leur corps.

Il nous demande surtout de réfléchir à la manière dont nous, collectivement, avons appris à le regarder.

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