Contrôler l’alimentation de sa femme enceinte, se féliciter qu’elle n’ait pris « que » dix kilos et expliquer que c’est lui qui devra ensuite « se taper » son corps : lors d’un échange avec Ranelle Brown, un homme a tenu des propos qui illustrent une grossophobie pendant la grossesse particulièrement décomplexée. Et le problème dépasse largement la question de quelques kilos.
Qui est Ranelle Brown, la créatrice suivie sur TikTok ?
Ranelle Brown est une créatrice de contenu et personnalité des réseaux sociaux particulièrement connue sur TikTok, où elle rassemble plus d’un million d’abonnés. Elle y partage différents contenus autour de son quotidien, de la mode et du lifestyle, mais elle est également connue pour ses lives et ses échanges avec sa communauté.
Au cours de ces directs, des internautes viennent régulièrement raconter leurs histoires personnelles, demander des conseils ou débattre de sujets concernant notamment les relations amoureuses, le couple ou la famille.
Et parfois, certaines conversations en disent beaucoup sur la manière dont le corps des femmes continue d’être considéré.
C’est précisément ce qui s’est produit lors d’un échange avec un homme venu raconter la grossesse de sa femme.
Il explique avoir contrôlé l’alimentation de sa femme enceinte
L’homme commence par raconter qu’à la fin de la grossesse, sa femme avait pris un peu plus de dix kilos.
Jusque-là, rien de particulièrement surprenant.
Mais il explique ensuite avoir répondu à une professionnelle de santé que cette prise de poids limitée était notamment « grâce à lui », puisqu’il avait, selon ses propres termes, restreint sa femme sur la nourriture parce qu’elle mangeait beaucoup de produits sucrés.
Et il semble particulièrement fier de son intervention.
Durant l’échange, Ranelle Brown le confronte alors à une question essentielle : pourquoi serait-ce à lui de décider des quantités que sa femme enceinte peut manger ?
L’homme explique qu’il lui achetait notamment des glaces ou des sucreries, mais volontairement en petites quantités « pour pas qu’elle abuse ».
Autrement dit, il ne parle plus simplement de conseiller sa compagne ou de se préoccuper de sa santé. Il décrit une situation dans laquelle il s’est attribué un pouvoir de contrôle sur son alimentation et, indirectement, sur son corps.
Et sa justification est particulièrement révélatrice : ce qu’elle mange nourrit également « son bébé ».
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« C’est qui qui va se taper la femme de 70 kilos ? »
La discussion prend ensuite une dimension encore plus problématique lorsque Ranelle rappelle qu’une femme reste libre de son corps pendant sa grossesse.
Elle lui explique, volontairement en poussant le raisonnement à l’extrême, qu’une femme pourrait prendre soixante-dix kilos : cela resterait son corps.
La réponse de l’homme est brutale :
« Et après, c’est qui qui va se taper la femme de soixante-dix kilos ? »
Cette phrase résume malheureusement une partie du problème.
Le corps de sa femme n’est alors plus présenté comme celui d’une personne traversant une grossesse, avec des bouleversements hormonaux, physiques et psychologiques considérables.
Il devient un corps dont l’apparence future devrait rester suffisamment désirable pour son conjoint.
La grossesse serait donc acceptable à condition qu’elle ne transforme pas trop le corps de la femme.
Et c’est précisément là que grossophobie et sexisme se rencontrent.
La grossophobie pendant la grossesse ne devient pas acceptable sous prétexte de santé
Soyons très clairs : oui, l’alimentation et la prise de poids pendant une grossesse sont des sujets médicaux.
Mais cela ne donne pas carte blanche au conjoint.
L’Assurance Maladie rappelle qu’une alimentation équilibrée et diversifiée est importante pendant la grossesse et que les besoins énergétiques augmentent notamment à partir du deuxième trimestre. Les éventuelles recommandations concernant l’alimentation ou la prise de poids doivent être personnalisées en fonction de la situation de la femme enceinte et discutées avec un médecin, une sage-femme ou un professionnel compétent.
Même lorsqu’une femme est en surpoids ou en situation d’obésité, les objectifs concernant la prise de poids sont définis en concertation avec elle et avec les professionnels de santé qui assurent son suivi.
Son conjoint ne devient pas diététicien parce qu’elle est enceinte.
Et surtout, la préoccupation médicale ne peut pas servir de paravent à la grossophobie.
Dire « je suis inquiet pour votre santé » et dire « qui va se taper une femme de 70 kilos ? » ne relèvent évidemment pas de la même démarche.
Dans le second cas, nous ne parlons plus de médecine.
Nous parlons du dégoût social associé aux corps gros.
Une femme enceinte ne devient pas la propriété du père de son enfant
L’autre élément particulièrement dérangeant de cet échange est l’utilisation répétée de l’enfant pour justifier le contrôle exercé sur la mère.
Parce qu’il s’agit également de « son bébé », l’homme semble considérer qu’il obtient un droit supplémentaire sur ce que sa femme mange.
Mais devenir père ne donne pas la propriété du corps de la mère.
Bien évidemment, dans un couple, on peut discuter d’alimentation, se conseiller, préparer des repas ensemble ou s’inquiéter lorsque l’autre rencontre un problème de santé.
Ce qui change tout, c’est la notion de contrôle.
Décider des quantités auxquelles l’autre personne aura accès, considérer qu’elle risque « d’abuser », surveiller son poids ou estimer que son corps doit rester désirable après la grossesse dépasse largement le simple conseil bienveillant.
Et une grossesse ne devrait jamais transformer cette surveillance en comportement acceptable.
Féliciter un homme parce que sa femme a peu grossi pose également question
Un autre passage m’interpelle énormément : l’homme raconte qu’une professionnelle de santé lui aurait répondu « bravo monsieur » lorsqu’il expliquait avoir limité l’alimentation de sa femme.
Nous ne connaissons évidemment ni le contexte médical complet ni les intentions exactes de cette professionnelle à travers le seul récit de cet homme.
Mais si l’échange s’est réellement déroulé ainsi, cette félicitation pose question.
Pourquoi féliciter le conjoint ?
La réussite d’une grossesse ne se mesure pas au nombre de kilos que le partenaire a réussi à empêcher sa femme de prendre.
La Haute Autorité de santé insiste d’ailleurs désormais sur l’importance de prendre soin des femmes sans les stigmatiser lorsqu’il est question de poids ou d’obésité.
Une prise de poids peut nécessiter une surveillance médicale. Une alimentation peut nécessiter des adaptations. Certaines pathologies de grossesse imposent également des recommandations spécifiques.
Mais cela relève d’un accompagnement médical personnalisé, pas d’un concours récompensant le conjoint qui aura le mieux contrôlé l’assiette de sa femme.
La grossesse ne doit pas devenir neuf mois de surveillance du corps féminin
Cette séquence avec Ranelle Brown est finalement révélatrice d’un phénomène beaucoup plus large.
Dès qu’une femme tombe enceinte, son corps semble soudain devenir un sujet public.
On commente son ventre.
Son poids.
Ce qu’elle mange.
Ce qu’elle ne mange pas.
La vitesse à laquelle elle grossit.
Puis, quelques semaines après l’accouchement, on lui demandera probablement quand elle compte retrouver son « corps d’avant ».
Comme si fabriquer et mettre au monde un être humain devait laisser le moins de traces possible.
Une femme enceinte mérite évidemment d’être accompagnée et correctement informée concernant sa santé et celle de son bébé.
Mais informer n’est pas contrôler. Conseiller n’est pas décider à sa place. Et prendre soin d’une personne n’implique jamais de l’humilier.
La phrase « qui va se taper la femme de 70 kilos ? » révèle finalement ce qui se cache derrière une partie de cette prétendue inquiétude : la peur qu’une femme grossisse au point de ne plus correspondre aux standards de désirabilité de son conjoint.
Et cela porte un nom.
C’est de la grossophobie.
Une femme n’a pas à terminer sa grossesse avec une médaille pour avoir pris dix kilos plutôt que quinze, vingt ou davantage.
Elle mérite avant tout de traverser cette période accompagnée, respectée et suivie médicalement lorsque cela est nécessaire.
Son corps n’est pas un projet esthétique à gérer à la place d’elle.
