Il y a des scènes de séries que l’on regarde avec distance. Et puis il y a celles qui réveillent quelque chose que l’on a réellement vécu. En découvrant une scène d’Échouées consacrée à la grossophobie médicale pendant un projet de grossesse, je n’ai pas simplement vu une fiction. J’ai reconnu des paroles, des attitudes et surtout cette impression terrible que mon poids pouvait remettre en question mon droit même de devenir mère.
Dans Échouées, un projet de grossesse qui se transforme en procès du poids
Dans l’épisode 3, intitulé Lame de fond, Nora et sa conjointe Laurence se rendent chez une médecin afin d’entamer un parcours de fertilité.
Au début de la consultation, tout se passe normalement. La médecin les félicite pour leur projet et commence à expliquer les examens nécessaires. Elle pense alors que Laurence, la plus mince des deux femmes, souhaite porter leur enfant.
Mais Laurence la corrige : ce sera Nora.
Et là, l’ambiance change.
La médecin se tourne vers Nora et le premier sujet qu’elle aborde n’est plus leur projet parental, mais son poids : « on va commencer par votre poids ».
Elle lui explique qu’elle doit bouger davantage, mieux manger et rencontrer une nutritionniste. La grossesse pourra être envisagée lorsqu’elle aura atteint un IMC jugé acceptable.
Que l’obésité puisse entraîner des risques supplémentaires pendant une grossesse est une réalité médicale. Le problème montré par la série est ailleurs : Nora n’est plus considérée comme une femme venue demander un accompagnement médical. Son corps devient soudainement le problème à résoudre avant toute autre chose.
@tv5monde Marie-Josée et Nora sont à la recherche du bonheur dans un monde qui a décidé qu’elles n'y avaient pas droit du fait de leurs rondeurs. « Échouées », une nouvelle pépite à suivre sur TV5MONDE+ @gabrielle.lisa.collard #grossophobie #comédie #série #échouées son original – TV5MONDE
Quand le médecin ne juge plus seulement la grossesse, mais la future mère
Une phrase rend cette scène particulièrement violente.
La médecin explique qu’il faut être en bonne forme pour porter un bébé, avant d’ajouter : « Et puis pour l’élever aussi. »
Nous ne sommes alors plus dans l’information sur les risques obstétricaux.
Quel rapport existe-t-il entre l’IMC d’une femme et sa capacité à aimer, protéger, éduquer ou prendre soin de son enfant ?
Laurence tente immédiatement de défendre sa compagne. Elle explique que Nora a de bonnes habitudes de vie, qu’elle est active toute la journée, qu’elles font de la randonnée ensemble et mangent de la même façon.
Et cette réaction dit elle aussi beaucoup de la grossophobie.
Pourquoi une personne grosse devrait-elle présenter son CV sportif pour obtenir le droit d’être considérée comme une future mère crédible ?
La chirurgie bariatrique : le moment où la scène devient glaçante
La fin de la consultation est probablement, à mes yeux, le passage le plus révélateur.
Face au refus de la médecin d’avancer normalement dans leur projet, Nora lui demande en substance si une chirurgie bariatrique serait, elle, envisageable.
Et soudain, oui.
Cette possibilité peut être étudiée.
Pourtant, une chirurgie bariatrique n’est absolument pas un acte anodin. Il s’agit d’une véritable intervention chirurgicale qui nécessite une préparation et un suivi médical à long terme. Après l’opération, une grossesse doit également être différée : les recommandations françaises préconisent au moins 12 mois avant d’envisager une conception, notamment afin de surveiller la stabilisation du poids, l’état nutritionnel et d’éventuelles carences.
C’est là que la scène prend tout son sens.
Le message n’est pas de prétendre qu’une grossesse en situation d’obésité ne comporte aucun risque, ni que la chirurgie bariatrique serait mauvaise en elle-même lorsqu’elle répond à une indication médicale.
La contradiction est ailleurs.
Cette femme serait trop grosse pour commencer sereinement un parcours vers la maternité, mais suffisamment grosse pour que l’on envisage immédiatement de l’orienter vers une intervention chirurgicale.
Nora le souligne d’ailleurs elle-même : toute intervention comporte des risques. La question devient alors dérangeante : pourquoi certains risques semblent-ils acceptables dès lors qu’ils ont pour objectif la perte de poids ?
C’est cette logique que dénonce, selon moi, la scène.
Cette grossophobie médicale pendant la grossesse, je l’ai vécue
Si cette séquence d’Échouées m’a autant touchée, c’est parce que je ne peux malheureusement pas la regarder uniquement comme une fiction.
Je suis moi-même une femme grosse et j’ai été enceinte.
Au début de ma grossesse, j’ai pris rendez-vous avec une échographiste spécialisée afin notamment de confirmer ma grossesse et d’en commencer le suivi.
Je m’attendais à parler de mon bébé.
À la place, j’ai entendu une phrase que je n’ai pas oubliée.
On m’a expliqué que, puisque avoir un enfant était un projet, « ça aurait été beaucoup plus adulte de perdre du poids avant ».
Plus adulte.
En quelques mots, je n’étais plus simplement une patiente enceinte présentant éventuellement certains facteurs de risque. J’étais devenue une femme dont on jugeait le choix d’avoir un enfant.
La professionnelle m’a également expliqué qu’elle ne souhaitait pas prendre en charge ma grossesse et qu’elle préférait que je sois d’abord examinée au CHU de Nantes. Si le CHU lui confiait ensuite mon dossier, elle accepterait de me suivre.
Mon mari ne comprenait pas et s’est énervé. Il a demandé plusieurs fois pourquoi.
Moi, je n’ai pratiquement rien dit.
J’ai encaissé.
Puis nous avons quitté le cabinet. Je suis entrée dans l’ascenseur pour rejoindre le parking.
Et j’ai éclaté en sanglots.
Informer une femme grosse n’oblige pas à l’humilier
Après avoir raconté ce rendez-vous sur les réseaux sociaux, plusieurs femmes grosses m’ont conseillé de changer immédiatement de professionnelle.
C’est ce que j’ai fait.
Dès le lendemain, j’ai pu rencontrer une autre gynécologue. Et cette consultation m’a montré quelque chose d’essentiel : il est parfaitement possible de parler des difficultés médicales liées à l’obésité sans humilier une patiente.
Cette gynécologue m’a expliqué avec bienveillance que certaines échographies pouvaient être techniquement plus difficiles à réaliser chez une femme très grosse, notamment selon le matériel disponible et les conditions d’examen.
Elle ne m’a pas menti. Elle n’a pas prétendu que mon poids n’avait aucune incidence médicale.
Mais elle m’a parlé comme à une patiente.
Comme à une femme enceinte.
Comme à une future mère.
Et c’est toute la différence.
La Haute Autorité de santé recommande d’ailleurs aujourd’hui explicitement de prendre soin des femmes en situation d’obésité sans les stigmatiser, tout en proposant pendant la grossesse un suivi adapté au niveau de risque.
L’Assurance maladie rappelle également qu’une assistance médicale à la procréation reste possible en situation de surpoids ou d’obésité et qu’elle ne doit pas être subordonnée à une perte de poids irréaliste.
Échouées, une série qui donne enfin de la place aux femmes grosses
Échouées est une série québécoise créée et scénarisée par Gabrielle Lisa Collard et Manal Drissi, réalisée par Marilyn Cooke et produite par Amalga Créations Médias.
La série suit trois femmes : Ariane, Nora et Marie-Josée. Ariane est une influenceuse body positive rattrapée par une controverse après des propos grossophobes. Elle retrouve sa cousine Marie-Josée ainsi que son ancienne amie Nora. À travers leurs histoires, la série interroge la place accordée aux femmes grosses dans une société qui continue de considérer leur corps comme un échec.
Nora est interprétée par Fabiola Nyrva Aladin, tandis que sa conjointe Laurence est jouée par Florence Blain Mbaye. Ariel Charest incarne Ariane et Katia Lévesque interprète Marie-Josée.
La première saison compte huit épisodes d’environ quinze minutes.
Et si cette scène consacrée à la grossophobie médicale est importante, c’est précisément parce qu’elle montre une violence qui ne prend pas nécessairement la forme d’une insulte.
Elle peut se cacher derrière une blouse blanche, une recommandation présentée comme évidente ou une phrase prononcée avec calme.
Une femme grosse ne devrait jamais avoir à mériter le droit de devenir mère
Parler des risques associés à l’obésité pendant une grossesse n’est pas grossophobe.
Adapter un suivi médical n’est pas grossophobe.
Expliquer les limites d’un appareil d’échographie n’est pas grossophobe.
En revanche, réduire systématiquement une patiente à son poids, présumer de ses habitudes de vie, remettre en question sa capacité à élever un enfant ou lui faire comprendre qu’elle aurait dû maigrir avant d’avoir le droit d’envisager une grossesse, ce n’est plus simplement informer.
C’est juger.
Je sais aujourd’hui qu’une autre façon de faire est possible parce que je l’ai vécue. J’ai rencontré une professionnelle qui m’a expliqué les réalités médicales sans jamais me faire sentir que ma grossesse était une faute.
C’est peut-être finalement ce qu’Échouées rappelle avec cette scène : une femme grosse peut avoir besoin d’un suivi médical adapté.
Elle n’a pas besoin qu’on lui demande de devenir mince pour être considérée comme digne de devenir mère.
