Il y a des phrases qui marquent une époque. Pendant la pandémie, certaines ont circulé avec une violence froide, presque banalisée. L’idée que « les personnes grosses vont y passer » s’est insinuée dans les discours, parfois sans même être remise en question. Derrière ces mots, une réalité brutale s’est installée, mêlant peur, stigmatisation et solitude. Mais le Covid-19 n’a pas inventé la grossophobie. Il a simplement levé le rideau. Ce que la crise sanitaire a révélé, ce sont des mécanismes déjà bien en place, profondément enracinés dans nos sociétés. Des mécanismes qui, en temps de crise, deviennent plus visibles, plus durs, presque implacables.
Une pandémie qui agit comme un révélateur
Avant même le Covid-19, les personnes grosses faisaient déjà face à des discriminations multiples. Dans les cabinets médicaux, dans les médias, dans le monde du travail, le regard porté sur leur corps était souvent biaisé, réduit, simplifié. Le poids devenait une explication unique, un filtre à travers lequel tout était interprété.
La pandémie n’a pas changé cette logique. Elle l’a amplifiée. Elle a donné une justification, une apparente légitimité à des jugements déjà présents. Ce qui était implicite est devenu explicite. Ce qui était latent est devenu visible.
Le virus a donc joué un rôle particulier. Non pas celui d’un créateur d’inégalités, mais celui d’un accélérateur. Comme un feu qui couve depuis longtemps et que le vent vient soudain attiser.
Des expériences multiples, loin des clichés
L’un des enseignements majeurs de l’étude est simple, mais trop souvent ignoré. Les personnes grosses ne constituent pas un groupe homogène. Derrière ce terme se cachent des réalités très différentes, façonnées par des facteurs sociaux, économiques et personnels.
Être une femme grosse ne renvoie pas à la même expérience qu’être un homme. Vivre en situation de précarité transforme profondément le rapport à la santé. Habiter dans une zone rurale éloignée des soins complique encore davantage l’accès aux services médicaux. Être parent isolé ajoute une pression supplémentaire.
Ces éléments ne s’additionnent pas tranquillement. Ils se combinent, s’entrelacent, se renforcent. L’expérience vécue devient alors plus complexe, plus lourde, parfois plus violente. On ne peut pas comprendre la réalité des personnes grosses sans prendre en compte cette dimension.
La peur, construite et amplifiée
Pendant la crise, la peur a été omniprésente. Mais toutes les peurs ne se ressemblent pas. Pour les personnes grosses, elle a pris une dimension particulière, presque intime.
Les chiffres montrent un écart frappant. Une majorité de personnes concernées déclarent avoir eu peur du Covid, bien plus que dans la population générale. Cette angoisse ne s’explique pas uniquement par le risque médical. Elle est aussi le produit d’un discours social répété, martelé, parfois simplifié à l’extrême.
Les médias ont largement contribué à construire une image du corps gros comme un corps à risque, fragile, presque défaillant. Cette représentation a fini par s’imposer comme une évidence. Elle a nourri une inquiétude constante, parfois déconnectée de la réalité individuelle.
Ce phénomène porte un nom. Les chercheurs parlent de médiagénèse de l’inquiétude. Derrière ce terme, une idée claire : la peur n’est pas seulement ressentie, elle est aussi fabriquée.

Des soins devenus plus difficiles d’accès
La relation au système de santé a été profondément marquée par cette période. Pour beaucoup de personnes grosses, consulter un professionnel de santé n’a jamais été un geste anodin. Les expériences passées, parfois humiliantes, ont laissé des traces durables.
Remarques déplacées, diagnostics réduits au poids, manque d’écoute, matériel inadapté. Ces situations, répétées au fil du temps, créent une méfiance. Une distance. Parfois même un refus.
Avec le Covid, cette distance s’est accentuée. Les confinements ont interrompu les suivis médicaux, reporté les rendez-vous, fragilisé les parcours de soin. Ce qui était déjà compliqué est devenu encore plus difficile.
Certaines personnes ont renoncé à consulter. D’autres ont repoussé des soins pourtant nécessaires. Ce phénomène dépasse largement le cadre individuel. Il s’inscrit dans une logique de santé publique, où les discriminations ont des conséquences concrètes sur la prise en charge.
Une alimentation sous tension
La pandémie a également bouleversé les habitudes alimentaires. Mais là encore, il serait trop simple de généraliser.
Pour certains, le confinement a permis de ralentir, de cuisiner davantage, de retrouver un certain équilibre. Pour d’autres, la situation a été tout autre. Le stress, la fatigue, les contraintes financières et familiales ont profondément modifié les pratiques.
Une part importante des personnes interrogées déclare avoir augmenté sa prise alimentaire pendant cette période. Mais ce chiffre ne peut être compris sans contexte. Il ne s’agit pas d’un simple changement de comportement. Il reflète une adaptation à des conditions de vie plus difficiles.
L’alimentation devient alors un indicateur. Un révélateur des tensions sociales et personnelles. Elle raconte, à sa manière, ce que les chiffres bruts ne peuvent pas toujours dire.

Des inégalités profondément sociales
Ce que la pandémie a mis en lumière avec force, c’est que les vulnérabilités des personnes grosses ne sont pas uniquement liées à leur corps. Elles sont avant tout sociales, économiques et politiques.
Le poids, en lui-même, ne suffit pas à expliquer les difficultés rencontrées. Il s’inscrit dans un ensemble plus large, où interviennent les conditions de vie, l’accès aux ressources, la place occupée dans la société.
Une personne disposant de moyens financiers, vivant à proximité de structures de santé et bénéficiant d’un environnement favorable n’aura pas la même expérience qu’une personne isolée, précaire ou éloignée des soins.
Cette réalité oblige à changer de regard. À sortir d’une approche individuelle pour adopter une vision plus globale, plus juste.
Conclusion
Le Covid-19 a agi comme un révélateur impitoyable. Il a montré ce que beaucoup savaient déjà, sans toujours pouvoir le nommer. Les inégalités ne disparaissent pas en temps de crise. Elles se renforcent.
La grossophobie, longtemps minimisée, s’est retrouvée au centre des expériences vécues. Elle a influencé les parcours de soin, nourri la peur, accentué les vulnérabilités.
Mais cette prise de conscience ouvre aussi une possibilité. Celle de repenser notre manière d’aborder la santé, les corps, les différences.
Parce qu’au fond, une société se juge à la manière dont elle traite les plus vulnérables. Et sur ce point, la pandémie nous a laissé une leçon que l’on ferait bien de ne pas oublier.
images par IA









