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Il y a une fatigue qui ne se voit pas, une fatigue silencieuse, tenace, presque collée à la peau. Celle de devoir constamment s’excuser d’être grosse. Pas forcément avec des mots, mais avec une posture, une retenue, une façon d’exister à moitié. S’excuser d’être là, de prendre de la place, de ne pas rentrer dans ce moule étroit que la société appelle normalité. Et à force, ça use. Ça épuise même profondément. Parce qu’au fond, personne ne devrait avoir à s’excuser d’exister dans son propre corps.

Pourquoi s’excuser d’être grosse devient presque automatique ?

Ce réflexe, on ne l’invente pas, on l’apprend. Très tôt, souvent sans s’en rendre compte, à travers les regards, les remarques, les silences gênés, les conseils déguisés en bienveillance. On comprend vite que notre corps dérange, qu’il questionne, qu’il provoque des réactions. Alors on s’adapte. On anticipe. On fait attention à ne pas trop manger en public, à ne pas trop rire, à ne pas trop s’imposer. On réduit sa présence pour ne pas déranger davantage. Et dans ce processus, s’excuser d’être grosse devient une sorte de langage invisible, une manière de dire “je sais que je ne devrais pas être comme ça” sans avoir besoin de le formuler. C’est un apprentissage social, profondément ancré, presque conditionné.

Un corps perçu comme une faute à corriger

Ce qui rend cette situation aussi violente, c’est que le corps gros est rarement considéré comme neutre. Il est jugé, interprété, analysé. Il devient un symbole, souvent négatif. On lui attribue des défauts moraux, comme si le poids racontait une histoire de paresse, de manque de volonté, d’excès. On ne voit plus une personne, mais un problème à résoudre. Et dans ce contexte, s’excuser d’être grosse semble presque logique, comme si l’on devait reconnaître une faute avant même qu’elle soit formulée. Pourtant, cette idée repose sur une vision profondément simpliste et injuste du corps, qui ignore tout des réalités sociales, économiques, psychologiques. Elle transforme une diversité corporelle en anomalie, et impose une culpabilité qui n’a aucune raison d’exister.

S’excuser comme stratégie pour survivre socialement

Il faut aussi dire les choses telles qu’elles sont. S’excuser d’être grosse, ce n’est pas toujours un choix conscient, c’est parfois une stratégie. Une manière de désamorcer les tensions, d’éviter les remarques, de limiter les jugements. C’est une façon de naviguer dans un environnement qui n’est pas pensé pour toi, ni physiquement, ni symboliquement. Alors tu deviens plus discrète, plus douce, plus conciliante. Tu prends moins de place pour qu’on t’en laisse un peu. Mais cette stratégie a un coût immense, parce qu’elle t’oblige à te diminuer en permanence. Elle t’apprend que ton existence doit être négociée, ajustée, validée. Et à force, tu finis par intégrer cette idée comme une vérité.

Refuser de s’excuser d’être grosse : un acte profondément politique

Dire stop à cette mécanique, ce n’est pas anodin. Ce n’est pas juste une question de confiance en soi ou d’estime personnelle. C’est un geste politique. Refuser de s’excuser d’être grosse, c’est refuser une norme qui t’écrase. C’est refuser une hiérarchie des corps qui décide qui mérite d’être visible et qui doit rester discret. C’est reprendre une place qui t’a été retirée, souvent sans que tu t’en rendes compte. Et forcément, ça dérange. Parce qu’une personne grosse qui ne s’excuse plus, qui ne se justifie plus, qui ne se cache plus, ça bouscule les repères. Ça remet en question un ordre établi.

Reprendre sa place sans demander l’autorisation

Il y a quelque chose de presque radical dans le fait d’exister pleinement quand on est grosse. S’asseoir sans se contracter, marcher sans se cacher, rire sans se retenir, s’habiller sans chercher à disparaître. Ce sont des gestes simples en apparence, mais profondément puissants. Parce qu’ils vont à l’encontre de tout ce qu’on t’a appris. Ils affirment que ton corps n’a pas à être corrigé pour être légitime. Et surtout, ils rappellent une chose essentielle : tu n’as pas besoin de permission pour exister.

Ce que cette injonction révèle de notre société

Si tant de personnes ressentent le besoin de s’excuser d’être grosses, ce n’est pas un problème individuel. C’est le reflet d’un système. Un système qui valorise certains corps et en invisibilise d’autres. Un système qui transforme la différence en défaut et la norme en idéal inaccessible. Ce n’est pas ton corps qui pose problème, c’est le regard posé dessus. Et tant que ce regard ne change pas, la culpabilité continuera de circuler, de se transmettre, de s’imposer comme une évidence. Refuser de s’excuser, c’est donc aussi refuser cette logique. C’est participer, à son échelle, à une transformation plus large.

M’excuser d’être grosse ? Non !

J’en ai marre de m’excuser d’être grosse, et cette phrase n’a rien d’excessif. Elle est même nécessaire. Elle dit l’usure, la lucidité, et surtout le refus. Le refus de porter une honte qui n’a jamais été légitime. Le refus de réduire son existence à une excuse permanente. Parce qu’au fond, il ne s’agit pas simplement de poids, mais de dignité. Et la dignité, elle ne se négocie pas, elle ne se mérite pas, elle ne s’excuse pas.

Images par IA

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