La photographie peut immortaliser un instant. Elle peut aussi raconter une histoire, transmettre un message ou faire évoluer les regards. C’est précisément la démarche de Noémie Louessard.
Photographe nantaise, elle développe depuis plusieurs années un univers où se croisent portraits intimistes, mises en scène historiques et réflexion sur la représentation des corps et des identités. Son exposition « Invisibles visibles : Nos existences ne sont pas des trends », présentée dans le cadre de l’Expo Queer 2026 à La Roche-sur-Yon, illustre parfaitement cette vision.
À travers des couples photographiés en costumes d’époque dans des lieux emblématiques de Nantes, elle invite les visiteurs à questionner leur regard sur les normes sociales, les archives historiques et la visibilité des personnes LGBTQIA+.
Mais cette exposition ne parle pas uniquement de diversité. Elle interroge également notre manière de regarder les corps. Notre rapport à l’image. Et la place que chacun mérite dans l’espace public.
Qui est Noémie Louessard ?
Avant de devenir photographe professionnelle, Noémie Louessard a suivi une formation d’étudiante infirmière. Au cours de sa première année d’études, elle a exercé en tant qu’aide-soignante, une expérience qui continue aujourd’hui d’influencer profondément sa manière de photographier les personnes.
À l’époque, elle ne s’imaginait pas faire de la photographie son métier. Dans son esprit, les photographes travaillaient essentiellement dans le mariage ou pour la presse. Elle ignorait qu’il existait de nombreuses autres façons d’exercer cette profession. C’est en assistant une collègue lors d’une séance photo qu’elle découvre l’univers du portrait. Cette première expérience agit comme un déclic. Par la suite, au cours d’une école entrepreneuriale, elle mûrit progressivement son projet et comprend qu’il est possible de faire de la photographie de portrait son métier.
À partir de ce moment-là, tout change. Elle repense entièrement son projet professionnel. Elle crée un nouveau site internet. Développe son identité visuelle. Construit un univers cohérent. Et fait progressivement de la photographie son activité principale.
Son parcours atypique explique aussi sa manière de travailler. Là où certains photographes recherchent avant tout l’esthétique, Noémie cherche d’abord l’humain. Chaque séance commence par une rencontre. Chaque portrait raconte une histoire.
Une photographie profondément humaine
En découvrant son travail, un élément saute rapidement aux yeux. Ses photographies possèdent une véritable identité artistique. Les décors historiques côtoient des costumes d’époque. Les lumières rappellent parfois le cinéma. Les mises en scène évoquent le théâtre.
Cette identité visuelle ne s’est pas construite par hasard. Noémie a pratiqué le théâtre pendant six ans. Cette expérience nourrit aujourd’hui son approche photographique. Elle aime créer une ambiance, construire une scène et laisser les émotions s’exprimer naturellement.
Pour autant, elle refuse que l’esthétique prenne le dessus sur les personnes photographiées. Selon elle, une belle photographie ne se résume pas à une composition réussie. Elle doit raconter quelque chose. Elle doit provoquer une émotion. « La photographie est une manière de raconter des histoires », explique-t-elle.
Cette volonté se retrouve dans l’ensemble de ses projets. Qu’il s’agisse de portraits individuels, de séances intimistes ou d’expositions, chaque image possède un véritable fil conducteur.
Pourquoi parle-t-elle de photographie féministe et inclusive ?
Au cours de notre entretien, Noémie revient plusieurs fois sur une notion essentielle dans son travail : le regard porté sur les corps. Elle explique notamment s’interroger en permanence sur ses choix de cadrage.
- Pourquoi photographier une personne de cette manière plutôt qu’une autre ?
- Pourquoi mettre en avant certaines parties du corps ?
- Pourquoi reproduire des codes visuels déjà très présents dans la publicité ou le cinéma ?
Cette réflexion rejoint ce que l’on appelle le male gaze, un concept qui désigne la tendance à représenter les femmes à travers un regard qui les sexualise. Pour Noémie, cette approche ne doit jamais être une évidence. Elle fait justement le choix de l’approche inverse. Son travail s’inscrit dans une démarche proche du female gaze, un regard construit en opposition au male gaze. Théorisé par Laura Mulvey, le male gaze désigne la tendance à représenter les femmes à travers un regard qui les sexualise et les objectifie. À l’inverse, le female gaze cherche à désérotiser et à désobjectifier les personnes photographiées, en mettant l’accent sur leur humanité, leurs émotions et leur singularité.
Un portrait intimiste n’a pas vocation à devenir une photographie sexualisée. Au contraire. Elle souhaite que les personnes restent libres de choisir l’image qu’elles souhaitent donner d’elles-mêmes. Comme elle nous l’a confié durant notre échange, son objectif est de montrer les corps sans les réduire à leur apparence. Cette philosophie se retrouve également dans sa manière d’accueillir les personnes qu’elle photographie. Peu importe leur âge. Leur morphologie. Leur identité de genre. Ou leur histoire.
Chaque personne mérite d’être représentée avec respect.
Cette approche explique pourquoi elle décrit son travail comme profondément féministe, inclusif et militant. Pour elle, la photographie constitue un formidable moyen de faire évoluer les mentalités. Elle parle même d’une forme de « soft power ». Autrement dit, une manière de transmettre des idées avec douceur, sans imposer un discours, mais en laissant les images ouvrir le dialogue.
« Invisibles visibles » : une exposition qui redonne une place aux histoires oubliées.
L’exposition « Invisibles visibles : Nos existences ne sont pas des trends » est née d’un constat. Depuis plusieurs années, Noémie entend régulièrement des discours laissant entendre que les personnes trans ou queer seraient un phénomène récent. Une tendance. Une mode. Des propos qui l’ont profondément interpellée.
Pour la photographe, ces affirmations sont en contradiction avec l’Histoire. Les personnes LGBTQIA+ ont toujours existé. Ce qui a souvent disparu, en revanche, ce sont les traces de leur existence. Les archives. Les témoignages.Les photographies. Et les œuvres d’art.
Au fil des siècles, de nombreux documents ont été détruits ou volontairement effacés, notamment lors de périodes de répression. Cette disparition progressive a contribué à donner l’impression que certaines identités n’avaient jamais existé.
À travers son exposition, Noémie souhaite justement participer à la reconstruction de cette mémoire collective. Elle ne prétend pas réécrire l’Histoire. Elle cherche plutôt à combler certains silences. À montrer que ces histoires d’amour auraient très bien pu exister à différentes époques. Et qu’elles méritent aujourd’hui d’être représentées avec la même légitimité que toutes les autres.

Pourquoi mélanger esthétique historique et couples contemporains ?
Lorsque l’on découvre les photographies de l’exposition, un détail attire immédiatement l’attention. Les modèles portent des costumes inspirés de différentes périodes historiques. Pourtant, ils évoluent dans des lieux bien réels de Nantes.
Ce contraste est totalement assumé. Noémie explique qu’elle s’est beaucoup inspirée de la peinture, du théâtre et des portraits anciens. Pendant longtemps, certaines relations ont existé sans jamais être représentées ouvertement. Lorsqu’elles apparaissaient dans des œuvres, elles étaient souvent dissimulées derrière des symboles ou des codes difficiles à comprendre aujourd’hui. En recréant ces scènes avec des couples contemporains, la photographe rend visibles des histoires qui ont souvent été passées sous silence. Le choix des costumes permet également de rappeler que les identités queer ne sont pas apparues avec les réseaux sociaux. Elles traversent les siècles. Les images deviennent alors un pont entre le passé et le présent.
Chaque photographie invite le spectateur à s’interroger.
Pourquoi serait-il naturel de voir un couple hétérosexuel dans une scène d’époque, mais étonnant d’y voir deux femmes ou deux hommes ? Cette simple question résume toute la démarche de l’exposition.
Photographier de vraies histoires d’amour
L’authenticité occupe une place centrale dans le projet. Noémie n’a jamais envisagé de faire poser des personnes jouant le rôle d’un couple. Toutes les personnes photographiées vivent réellement les relations qu’elles représentent.
Certaines font partie de son entourage proche. D’autres sont des amis rencontrés au fil des années. Ce choix n’a rien d’anodin. Il permet de capturer des regards sincères. Des gestes naturels. Une complicité qui ne se joue pas. La photographe explique d’ailleurs qu’elle souhaitait avant tout mettre en lumière des personnes qu’elle connaît et qu’elle apprécie. Cette relation de confiance facilite les échanges pendant la séance. Elle permet également aux modèles d’accepter une véritable carte blanche artistique. Une situation assez rare dans son métier.
Habituellement, les séances répondent à une commande précise. Ici, les personnes photographiées ont accepté de suivre pleinement son univers. Le résultat est particulièrement touchant. Les images dégagent une impression de calme. Les émotions semblent spontanées. Et chaque portrait raconte une histoire différente.
Représenter toutes les formes d’amour.
L’exposition ne se limite pas à un seul type de relation. Elle montre des couples de femmes. Des couples d’hommes. Des personnes trans.
Et de nouveaux projets sont déjà en préparation pour représenter d’autres réalités. Parmi eux figurent notamment un polycule, c’est-à-dire une relation polyamoureuse réunissant plusieurs partenaires, ainsi que des couples queer plus âgés.
Pour Noémie, cette diversité est essentielle. Les représentations disponibles restent encore très limitées. Certaines histoires d’amour sont largement visibles. D’autres demeurent presque absentes de l’espace public. Cette absence contribue parfois au sentiment d’isolement que peuvent ressentir certaines personnes.
À travers son travail, la photographe souhaite offrir davantage de miroirs. Des images dans lesquelles chacun peut se reconnaître. Elle rappelle que représenter une diversité de profils ne consiste pas uniquement à montrer différentes orientations sexuelles.
Il s’agit aussi de photographier des personnes de tous âges. De toutes morphologies. De toutes origines. Et avec des parcours de vie différents. Parce qu’au fond, l’amour ne possède pas une seule image. Il en existe une infinité.
La représentation des corps reste un véritable enjeu
Au-delà des questions liées aux identités de genre ou à l’orientation sexuelle, Noémie Louessard accorde une place importante à la représentation des corps.
Une préoccupation qui fait écho à son propre parcours. Elle explique avoir longtemps cherché des images dans lesquelles elle pouvait se reconnaître. Comme beaucoup de femmes rondes, elle a souvent eu le sentiment de ne pas être représentée. Cette absence dépasse largement le domaine de la photographie. Elle concerne également la mode, le cinéma, la publicité ou encore les loisirs. « J’ai galéré toute ma vie à trouver des représentations qui me ressemblaient. J’ai galéré à m’habiller. J’ai galéré à pratiquer certaines activités parce qu’il n’y avait tout simplement pas ma taille. »
Pour la photographe, ces situations envoient un message implicite. Celui de ne pas être attendue. De ne pas avoir été prévue. Une sensation que beaucoup de personnes grosses connaissent malheureusement.
Même si les marques communiquent davantage sur l’inclusivité, Noémie estime que les progrès restent encore limités. Les modèles dits « plus size » correspondent souvent à des silhouettes qui restent proches des standards de beauté actuels. Les tailles les plus élevées demeurent rarement visibles dans les campagnes de communication. Selon elle, la véritable inclusion passe par une représentation plus large des morphologies.
Une exposition qui invite chacun à ressentir quelque chose.
Lorsque nous lui demandons ce qu’elle espère provoquer chez les visiteurs, sa réponse est immédiate. Peu importe l’émotion. Qu’elle soit positive. Qu’elle dérange. Qu’elle fasse réfléchir. Pour elle, l’essentiel est que l’exposition ne laisse personne indifférent. « La plus grande insulte pour une œuvre serait qu’elle ne fasse rien ressentir. »
Cette phrase résume parfaitement sa démarche. Ses photographies ne cherchent pas à convaincre. Elles proposent simplement un autre regard. Celui d’une société où chacun aurait le droit d’exister sans devoir se justifier. Voir ses images exposées en grand format représente également un moment fort. À une époque où les photographies restent souvent enfermées dans nos téléphones, les voir prendre place sur les murs d’une galerie possède une dimension symbolique. « Prendre de la place sur un mur, c’est aussi prendre la place que l’on mérite », explique-t-elle. Une phrase qui résonne particulièrement lorsque l’on observe cette série de portraits. Les couples photographiés ne revendiquent rien. Ils existent simplement. Et c’est justement cette simplicité qui donne toute sa force à l’exposition.
Une artiste qui place l’humain au centre de son travail.
À travers cette rencontre, une évidence s’impose. Le travail de Noémie Louessard dépasse largement la photographie de portrait. Chaque projet devient un moyen de questionner notre société.
- Nos habitudes.
- Nos préjugés.
- Notre manière de regarder les autres.
Son exposition « Invisibles visibles : Nos existences ne sont pas des trends » en est un parfait exemple.
Elle rappelle que certaines histoires ont longtemps été invisibilisées. Que certains corps restent encore trop peu représentés. Et que les images peuvent contribuer à faire évoluer les mentalités. Dans une société où les normes occupent encore une place importante, la photographie devient ici un véritable espace de dialogue. Un lieu où chacun peut enfin trouver une représentation qui lui ressemble. Et c’est sans doute là toute la force du travail de Noémie Louessard : utiliser la photographie non pas pour montrer un monde idéal, mais pour rendre visible celui qui existe déjà.
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