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Il existe des privilèges visibles et d’autres beaucoup plus silencieux. Le beauty privilège fait partie de ceux que l’on remarque rarement quand on en bénéficie, mais que l’on ressent immédiatement quand on en est exclu.

Depuis plusieurs années, les réseaux sociaux ont popularisé l’expression anglaise “pretty privilege”, littéralement le privilège de la beauté. Derrière ce terme devenu viral sur TikTok se cache une réalité sociale étudiée depuis longtemps par les psychologues et les sociologues : les personnes jugées belles selon les standards dominants sont souvent mieux traitées dans la vie quotidienne.

Plus de gentillesse. Plus d’opportunités. Plus d’écoute. Plus de visibilité. Plus d’indulgence aussi.

Et ce phénomène ne concerne pas uniquement la mode ou Instagram. Il touche le monde du travail, les médias, la justice, les relations amoureuses, l’école et même les interactions les plus banales.

Le beauty privilège pose aussi une question extrêmement dérangeante : pourquoi une société donne-t-elle davantage de valeur humaine à certains visages et certains corps ?

Car derrière ce sujet se cachent aussi le sexisme, le colorisme, la grossophobie et la pression esthétique permanente imposée aux femmes.

Qu’est-ce que le beauty privilège exactement ?

Le beauty privilège désigne l’ensemble des avantages sociaux dont bénéficient les personnes considérées comme attirantes selon les standards de beauté dominants.

Cela peut sembler superficiel. Pourtant, les études sur le sujet sont nombreuses.

Les psychologues parlent notamment de “l’effet de halo”. Il s’agit d’un biais cognitif qui pousse le cerveau humain à attribuer automatiquement des qualités positives aux personnes jugées belles.

Une personne attirante sera plus facilement perçue comme :
intelligente
compétente
gentille
digne de confiance
charismatique
professionnelle

Même lorsque rien ne permet objectivement de le prouver.

C’est un mécanisme profondément ancré dans notre société.

Dans la vie quotidienne, cela peut prendre des formes très simples. Une personne jugée attirante recevra davantage d’aide dans un magasin. Elle sera plus souvent complimentée. On lui pardonnera plus facilement certaines erreurs. Ses comportements seront interprétés plus positivement.

Sur les réseaux sociaux, le phénomène est encore plus visible. Les contenus de personnes correspondant aux standards beauté dominants sont souvent davantage mis en avant par les algorithmes.

Les trends “glow up”, “clean girl”, “that girl” ou encore “pretty privilege” ont explosé sur TikTok ces dernières années.

Certaines vidéos montrent même des femmes racontant la différence de traitement qu’elles ont vécue après une perte de poids, une chirurgie esthétique ou simplement un changement de style.

glow up

Pourquoi le beauty privilège touche-t-il particulièrement les femmes ?

Le corps des femmes est constamment observé, commenté et évalué.

Très tôt, les petites filles comprennent qu’être “jolie” apporte des récompenses sociales. Les compliments arrivent plus facilement. Les comportements sont davantage valorisés. La beauté devient presque une forme de monnaie sociale.

À l’adolescence, cette pression explose.

Les réseaux sociaux, les magazines, les célébrités et l’industrie de la mode imposent des standards souvent irréalistes :
taille fine
peau parfaite
visage symétrique
cheveux brillants
jeunesse permanente

Et ces standards sont loin d’être neutres.

Ils favorisent souvent les femmes minces, jeunes, valides et correspondant à certains codes esthétiques occidentaux.

Les femmes rondes, les femmes âgées ou les femmes ayant des traits considérés comme “hors normes” subissent alors davantage de discriminations.

Le beauty privilège est donc profondément lié à la grossophobie.

Une femme ronde sera souvent jugée plus sévèrement qu’une femme mince pour une tenue identique. Une prise de poids chez une célébrité féminine devient immédiatement un sujet médiatique. À l’inverse, certains hommes continuent d’être valorisés malgré le vieillissement ou des transformations physiques importantes.

Le Festival de Cannes ou le Met Gala illustrent parfaitement cette réalité. Les femmes y sont souvent disséquées physiquement dans les médias.

Qui a “bien vieilli” ?
Qui a “pris du poids” ?
Qui a “osé” porter telle robe ?

La beauté féminine reste constamment surveillée.

Les réseaux sociaux ont-ils aggravé le beauty privilège ?

Oui, énormément.

Instagram et TikTok ont transformé l’apparence physique en véritable capital social.

Aujourd’hui, un visage peut devenir une carrière.

Le problème est que les algorithmes semblent favoriser certains types de physiques. Les créateurs de contenu correspondant aux standards dominants obtiennent souvent davantage de visibilité, de collaborations et d’engagement.

Les filtres ont aussi profondément modifié la perception de la beauté.

Peau lisse.
Nez affiné.
Mâchoire sculptée.
Yeux agrandis.
Lèvres gonflées.

Certaines adolescentes ne savent même plus à quoi ressemble un visage humain naturel.

Le beauty privilège devient alors presque industriel.

Des applications vont même encore plus loin.

L’application américaine Beautypass propose à des femmes considérées comme très attractives des repas gratuits dans des restaurants de luxe, des séjours dans des hôtels haut de gamme ou des accès VIP à certains événements. En échange, elles doivent simplement publier une photo ou une story sur leurs réseaux sociaux.

Pour rejoindre l’application, certains critères esthétiques sont clairement valorisés. Les mannequins et influenceuses y sont particulièrement présentes.

L’application compterait déjà des dizaines de milliers de profils référencés.

À Dubaï, l’application The Secret Society fonctionne sur un modèle similaire. Malgré un discours “ouvert à tous”, les utilisateurs sont largement sélectionnés selon leur apparence physique et leur image sociale.

Ces plateformes montrent quelque chose d’assez troublant : la beauté peut désormais donner accès à des avantages matériels très concrets.

Repas.
Voyages.
Événements.
Réseaux.
Statut social.

Comme si l’apparence devenait une carte bancaire invisible.

beauty filtre

Le beauty privilège existe-t-il dans le monde du travail ?

Oui. Et les études sur le sujet sont particulièrement inquiétantes.

Des chercheurs de l’Université de l’Arizona ont notamment montré que les personnes jugées attirantes pouvaient gagner jusqu’à 20 % de plus que les autres salariés.

C’est ce que certains économistes appellent le “beauty premium”.

Le physique devient alors un avantage économique réel.

Certaines professions sont particulièrement touchées :
vente
communication
cosmétique
hôtellerie
médias
événementiel
influence

Dans ces secteurs, les attentes physiques sont parfois implicites mais omniprésentes.

Une commerciale française dans l’industrie cosmétique expliquait récemment dans la presse qu’après son recrutement, elle avait rapidement compris qu’elle devait adopter brushing, maquillage et présentation très travaillée pour correspondre à l’image attendue.

Une enquête de Monster UK souvent citée sur le sujet révélait également que de nombreux employeurs hésitaient davantage à recruter des femmes non maquillées.

Le problème est que cette pression esthétique touche énormément les femmes.

Une femme jugée “négligée” sera souvent pénalisée professionnellement plus rapidement qu’un homme.

Et pour les femmes rondes, cette réalité peut devenir extrêmement violente.

Certaines influenceuses témoignent régulièrement de partenariats annulés après qu’une marque découvre qu’elles portent une taille 42 ou 44.

Alors même que la taille moyenne des Françaises tourne autour du 42.

Le beauty privilège révèle ici quelque chose de profondément absurde : une société qui prétend valoriser la compétence continue pourtant de privilégier l’apparence.

Quand la beauté influence même les affaires criminelles

C’est probablement l’aspect le plus dérangeant du beauty privilège.

Car oui, l’apparence physique influence aussi la manière dont certaines affaires criminelles sont perçues médiatiquement.

L’un des exemples les plus connus est Jeremy Meeks.

En 2014, ce détenu américain devient viral après la publication de son mugshot. Son physique attire immédiatement l’attention d’Internet. Les internautes le surnomment rapidement “hot felon”.

Quelques années plus tard, Jeremy Meeks signe dans des agences de mannequinat et défile pour des marques de luxe.

Son histoire est devenue l’un des symboles les plus connus du pretty privilege.

Autre exemple troublant : Cameron Herrin.

Ce jeune homme américain condamné après avoir causé la mort d’une mère et de son bébé dans un accident de voiture a vu apparaître un véritable fan-club sur les réseaux sociaux. Des hashtags demandaient sa libération, principalement parce qu’il était jugé “trop beau pour la prison”.

Le cas Wade Steven Wilson a lui aussi énormément fait parler.

Ce meurtrier américain a bénéficié d’une énorme fascination médiatique liée à son apparence, son charisme et son surnom de “Deadpool Killer”, en raison de son nom identique à celui du personnage de Marvel.

Des photos flatteuses ont circulé massivement en ligne, au point que certaines discussions semblaient davantage centrées sur son physique que sur les victimes.

Le beauty privilège ne signifie évidemment pas qu’une personne belle échappe automatiquement à la justice. Mais il influence clairement la perception médiatique et émotionnelle du public.

Le cas Amanda Knox illustre également cette réalité.

Durant son procès ultra médiatisé en Italie, une partie des médias s’est énormément concentrée sur son apparence physique et son image “d’ange”.

Le surnom “Angel Face” a profondément influencé le traitement médiatique de l’affaire.

Même phénomène avec Casey Anthony ou Jodi Arias, dont l’apparence a souvent pris une place démesurée dans les débats publics.

À l’inverse, certaines victimes moins “médiagéniques” reçoivent beaucoup moins d’attention.

Le beauty privilège peut donc aussi influencer la manière dont une société hiérarchise inconsciemment l’empathie.

beauty criminel

Le beauty privilège existe-t-il aussi chez les célébrités et les milliardaires ?

Absolument.

L’apparence joue souvent un rôle immense dans la construction de certaines figures publiques.

Elizabeth Holmes, fondatrice de Theranos, a longtemps bénéficié d’une image extrêmement maîtrisée :
col roulé noir iconique
voix grave travaillée
présentation élégante
charisme médiatique

Avant l’effondrement du scandale Theranos, cette image lui a permis de séduire investisseurs, journalistes et élites politiques.

Adam Neumann, ancien dirigeant de WeWork, a lui aussi bénéficié d’un storytelling très basé sur le charisme et la séduction personnelle.

Dans le monde du divertissement, le beauty privilège est omniprésent.

David Beckham a évidemment marqué le football par son talent. Mais son image physique a également démultiplié sa puissance marketing mondiale.

Même logique pour certaines célébrités comme Bella Hadid ou Kendall Jenner, qui ont bénéficié très tôt d’un accès privilégié aux grandes campagnes de luxe grâce à leur image et à leur environnement social.

Cela ne signifie pas qu’elles n’ont aucun talent. Mais le beauty privilège leur a offert une visibilité immense dès leurs débuts.

Peut-on être victime du beauty privilège quand on est ronde ?

Oui. Et c’est même souvent là que le sujet devient le plus brutal.

Les femmes rondes vivent fréquemment l’inverse du beauty privilège.

Moins de visibilité.
Moins de crédibilité.
Moins de désirabilité dans les médias traditionnels.
Plus de moqueries.
Plus de jugements médicaux.
Plus de discriminations professionnelles.

Une femme ronde sera parfois perçue comme moins “disciplinée”, moins “élégante” ou moins “professionnelle” uniquement à cause de son poids.

Le plus pervers est que certaines femmes rondes peuvent malgré tout bénéficier d’une forme de “beauty privilège conditionnel”.

Les réseaux sociaux valorisent davantage certains corps ronds que d’autres :
taille marquée
ventre relativement plat
visage fin
formes jugées “harmonieuses”

Le mouvement body positive lui-même est parfois récupéré par des standards très limités.

Certaines marques prétendent être inclusives tout en choisissant uniquement des mannequins “curvy acceptables”.

C’est ce qu’on appelle souvent le body positive washing.

Pourquoi certaines personnes refusent-elles de reconnaître ce privilège ?

Reconnaître un privilège est toujours inconfortable.

Beaucoup de personnes considèrent leur apparence comme le résultat exclusif de leurs efforts :
sport
maquillage
chirurgie
mode
soins

Et bien sûr, il existe un vrai travail derrière certaines images.

Mais le beauty privilège ne signifie pas qu’une personne belle n’a jamais souffert.

Il signifie simplement qu’elle bénéficie d’avantages sociaux invisibles dans certaines situations.

Comme le privilège minceur.
Comme certains privilèges sociaux.
Comme certains privilèges liés au genre ou à la classe sociale.

Le problème est que notre société continue de présenter la beauté comme une simple récompense individuelle, alors qu’elle fonctionne aussi comme un système de hiérarchisation sociale.

Peut-on lutter contre le beauty privilège ?

Le but n’est pas de culpabiliser les personnes belles.

Le problème n’est pas la beauté.

Le problème est qu’une société décide inconsciemment qu’un être humain mérite plus de respect, plus d’écoute ou plus d’opportunités uniquement parce qu’il correspond davantage aux standards physiques du moment.

La représentation des corps divers reste donc essentielle.

Voir davantage de femmes rondes.
De femmes âgées.
De visages naturels.
De peaux texturées.
De corps handicapés.
De morphologies différentes.

Pas comme des exceptions “inspirantes”.

Mais comme des êtres humains normaux.

Des personnalités comme Ashley Graham, Danielle Brooks, Lizzo, Paloma Elsesser ou Sophia Nomvete participent justement à cette évolution des représentations.

Petit à petit, les standards bougent.

Lentement.

Très lentement même.

Mais ils bougent.

Et peut-être qu’un jour, le respect cessera enfin d’être un privilège accordé uniquement aux corps considérés comme désirables.

Images par IA

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